
En Guadeloupe, le nom de Louis Delgrès est indissociable de la résistance au rétablissement de l’esclavage en 1802. Né en Martinique, cet officier républicain prend les armes pour défendre une liberté que les autorités françaises veulent remettre en cause. Son combat, partagé avec Joseph Ignace et de nombreux résistants, s’achève le 28 mai 1802 sur les hauteurs de Matouba.
Mais son histoire ne se résume pas à cette fin tragique. Elle raconte aussi le parcours d’un homme attaché aux principes de liberté et d’égalité, confronté à un pouvoir qui renie ces mêmes principes dans les colonies. Aujourd’hui, découvrir Louis Delgrès permet de mieux comprendre une part essentielle de l’histoire guadeloupéenne et les lieux qui en conservent la mémoire.
Louis Delgrès naît le 2 août 1766 à Saint-Pierre, en Martinique. Il appartient à la catégorie des « libres de couleur », une désignation de la société coloniale pour les personnes noires ou métisses juridiquement libres, mais soumises à des discriminations.
Ses origines familiales comportent encore des incertitudes, mais selon toutes vraisemblances, il serait le fruit de l'union entre Élisabeth Morin, une métisse martiniquaise dite Guiby, et un père blanc créole, également nommé Louis Delgrès, fonctionnaire royal. Delgrès est donc né libre : son engagement contre l’esclavage dépasse la défense de sa seule condition personnelle.
Il entre dans la vie militaire très jeune en 1783 à seulement 17 ans. Les bouleversements révolutionnaires et les guerres entre puissances européennes le conduisent ensuite à combattre dans plusieurs îles des Antilles.
En 1793, il sert en Martinique aux côtés du gouverneur républicain Rochambeau. Fait prisonnier lors de la conquête britannique de l’île en 1794, il poursuit par la suite sa carrière dans les forces républicaines.
On le retrouve en Guadeloupe dès 1795 avant son départ pour Sainte Lucie où il combat pour la reconquête de l'île des mains des britanniques. Les batailles se poursuivent à Saint Vincent où il appuie les Garifunas (peuple autochtones arawak) dans leur lutte contre les anglais. Durant ces batailles successives, il prend du galon. En 1799, il revient en Guadeloupe avec le grade de chef de bataillon (commandant dans l'armée de terre). Son parcours est celui d’un militaire expérimenté, profondément marqué par les luttes politiques et militaires de la Caraïbe.
Depuis 1794, l’esclavage est aboli en Guadeloupe. Cette première abolition s’inscrit dans les bouleversements révolutionnaires, les soulèvements des personnes esclavisées et les conflits qui traversent les colonies.
En 1802, la liberté n’est donc plus seulement une promesse. Depuis huit ans, des femmes et des hommes vivent hors du statut d’esclave, tandis que des militaires noirs et métis occupent des fonctions de commandement.
L’arrivée de Napoléon Bonaparte au pouvoir menace ces acquis. Premier consul, il entend reprendre le contrôle des colonies et restaurer l’ordre colonial. Le 6 mai 1802, le général Antoine Richepance débarque en Guadeloupe à la tête d’un corps expéditionnaire d’environ 3 500 hommes. Le désarmement et la mise à l’écart de soldats de couleur nourrissent la résistance.
Pour Delgrès, Ignace et leurs compagnons, accepter cette reprise en main revient à laisser détruire les libertés acquises. Ils choisissent de combattre.
À ce moment précis de l'histoire les situations des colonies sont différentes. La loi du 20 mai 1802 maintient l’esclavage, notamment en Martinique, où l’abolition de 1794 n’avait pas été appliquée. La Martinique était effectivement sous occupation britannique. En Guadeloupe, le retour à l’esclavage est imposé par la force et accompagné de mesures locales, puis d’un arrêté consulaire du 16 juillet 1802.
Le 10 mai 1802, Louis Delgrès devient le chef de la résistance et fait publier à Basse-Terre une proclamation rédigée avec Monnereau, un Blanc créole de Martinique placé sous ses ordres. Son titre est devenu célèbre : « À l’univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir ».
Ce texte expose les raisons de la résistance et en appelle au jugement de la postérité. Delgrès y dénonce la menace qui pèse sur les populations noires et métisses et défend leur droit à vivre libres. Une phrase en exprime le principe essentiel : « La résistance à l’oppression est un droit naturel. »
La proclamation donne une portée universelle au combat mené en Guadeloupe. Ceux que le pouvoir présente comme des rebelles revendiquent la justice, l’humanité et le droit de se défendre. Ils demandent aussi que leur lutte soit comprise et transmise, même si leurs adversaires remportent la victoire militaire.

La résistance de mai 1802 mobilise plusieurs foyers et de nombreux acteurs. Delgrès en est une figure majeure, mais son histoire appartient à un combat collectif.
À Basse-Terre, les résistants affrontent les troupes de Richepance et se retranchent dans le fort Saint-Charles. Sous la pression des assaillants, Delgrès et ses compagnons quittent le fort le 22 mai, par la poterne donnant sur le Galion.
Les forces résistantes se séparent ensuite. Joseph Ignace repart vers la Grande-Terre, où il poursuit la lutte dans le secteur de Baimbridge. Delgrès gagne les hauteurs de Matouba, dans l’actuelle commune de Saint-Claude.
Le 28 mai 1802, les troupes de Richepance attaquent les positions de Matouba. Acculés à l’habitation d’Anglemont, Delgrès et ses 300 compagnons choisissent de faire exploser leur retranchement plutôt que de se rendre. La mort de Delgrès à Matouba reste l’un des événements les plus marquants de la résistance guadeloupéenne.
La devise « Vivre libre ou mourir » demeure associée à ce refus de la soumission.
L’écrasement des résistants permet le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe. La répression se poursuit par des exécutions, des emprisonnements et des déportations. Les populations subissent à nouveau un système que les combats précédents avaient contribué à renverser.
La fin de Delgrès n'efface pas ce qu’il défendait de son vivant. Son engagement témoigne du refus de considérer la liberté comme un privilège révocable selon les intérêts du pouvoir colonial.
Son parcours démontre aussi pourquoi l’histoire des abolitions ne peut se limiter à une succession de décisions prises en France. Elle comporte les résistances, les initiatives et les sacrifices des populations concernées.
Dans cette mémoire collective, Delgrès prend place aux côtés d’Ignace, de Solitude et de nombreux combattants dont les noms sont moins connus ou n’ont pas été conservés.
L’ancien fort Saint-Charles porte le nom de Louis Delgrès depuis 1989. Ce changement de nom inscrit la mémoire du résistant dans le lieu même où une partie des combats de 1802 s’est déroulée.
Le fort constitue une étape importante pour comprendre cette histoire. Son parcours de visite et ses expositions permettent de découvrir l’organisation militaire du site et la résistance au rétablissement de l’esclavage.
À proximité du fort, le mémorial consacré à Louis Delgrès et à ses compagnons a été inauguré en 2002, à l’occasion du bicentenaire de la résistance. Il donne une présence visible à cette mémoire dans le paysage de Basse-Terre.
Sur les hauteurs de Saint-Claude, Matouba reste associé aux derniers combats de Delgrès. Une stèle commémorative a été érigée en 1948, lors du centenaire de l’abolition définitive de l’esclavage.
Les recherches historiques et archéologiques continuent d’interroger les événements et leur localisation précise. Ce lieu permet d’aborder à la fois la résistance de 1802 et la manière dont sa mémoire s’est construite et transmise.
La mémoire de Louis Delgrès dépasse la Guadeloupe. Depuis 1998, une inscription au Panthéon lui rend hommage, aux côtés de Toussaint Louverture. Elle inspire également la création artistique : le groupe de blues Delgrès a choisi son nom en hommage au combattant.
Découvrir Louis Delgrès, c’est ainsi donner un sens à un nom rencontré sur un monument, un établissement ou un lieu de visite. C’est surtout comprendre qu’en Guadeloupe, des femmes et des hommes ont pris les armes pour défendre leur droit à la liberté, face à un pouvoir qui avait décidé de le leur reprendre.
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