Joseph Ignace

12 octobre 2026
Catégorie : Histoire
Temps de lecture estimé : 6 minutes

Figure majeure de la résistance de 1802 en Guadeloupe

En Guadeloupe, Joseph Ignace occupe une place essentielle dans la résistance au rétablissement de l’esclavage en 1802. Officier des troupes locales, il refuse de se soumettre aux forces envoyées par Napoléon Bonaparte et participe aux combats aux côtés de Louis Delgrès. Après avoir quitté le fort Saint-Charles à Basse-Terre, il poursuit la lutte en Grande-Terre, jusqu’à son dernier affrontement à Baimbridge.

Souvent évoqué à travers son association avec Delgrès, Ignace mérite d’être découvert pour son propre parcours. Son histoire révèle les tensions d’une société coloniale où les droits acquis restent fragiles, les divisions entre militaires et la détermination de ceux qui refusent le retour à l’ordre esclavagiste.

Du métier de charpentier à l’engagement militaire

Avant de devenir l’un des chefs de la résistance de 1802, Joseph Ignace est un charpentier. Né esclave aux environs des années 1870, il devient un noir libre et évolue dans le monde du travail de la société coloniale, avant de rejoindre celui des armes et des responsabilités militaires.

L’année 1794 constitue un tournant. La Guadeloupe est occupée par les Britanniques, soutenus par des colons royalistes opposés à la République. Victor Hugues, commissaire envoyé par la Convention débarque pour reconquérir l’île et y appliquer le décret d’abolition de l’esclavage du 4 février 1794. La reconquête s’appuie sur l’engagement de nombreux hommes noirs et métis. L’armée devient un lieu important de ces transformations. Des hommes que l’ordre colonial maintenait dans des positions subalternes participent désormais à la défense du territoire et accèdent à des responsabilités militaires.

Ignace apparaît comme lieutenant en 1795, puis capitaine en 1801 et enfin comme chef de bataillon en 1802. Au début du XIXe siècle, il figure donc parmi les officiers qui prennent une part active aux événements politiques de la colonie.

Pour ces militaires, la question des droits est concrète : elle concerne leur place dans l’armée, leur autorité et l’avenir de la société dans laquelle ils vivent.

memorial de la premiere abolition en guadeloupe en 1794

En 1801, l’affrontement avec Lacrosse

En 1801, Jean-Baptiste Raymond de Lacrosse revient en Guadeloupe comme capitaine général, chargé par le gouvernement de Bonaparte de diriger la colonie. Il avait déjà exercé une autorité sur l'île en 1793, en portant alors les idées républicaines.

Son retour s’accompagne cependant d’une politique autoritaire et d’une défiance envers les officiers noirs et métis. La crise s’aggrave lorsqu’il refuse que Magloire Pélage, officier métis occupant un rang élevé dans les troupes locales, assure le commandement militaire après la mort du général Béthencourt. Les menaces d’arrestation contre plusieurs officiers, dont Joseph Ignace, précipitent l’affrontement.

Le 21 octobre 1801, Ignace participe au soulèvement militaire de Pointe-à-Pitre avec d’autres officiers, dont Pierre Gédéon et Magloire Pélage. Quelques jours plus tard, Lacrosse est arrêté, puis écarté de la colonie. Un conseil provisoire prend en charge son administration.

passe de la pointe à pitre, par louis le breton, milieu xixe siècleAttaque des troupes napoléoniennes contre les insurgés à 
Pointe-à-Pitre lors de l'expédition Richepance en 1802
Attaque des troupes napoléoniennes contre les insurgés à Pointe-à-Pitre lors de l'expédition Richepance en 1802

Mai 1802 : le refus de se soumettre

Le 6 mai 1802, le général Antoine Richepance arrive en Guadeloupe avec les troupes envoyées par Bonaparte, alors Premier consul. Magloire Pélage reconnaît son autorité. Ignace, confronté au désarmement des soldats de couleur, choisit au contraire la résistance. Il quitte Pointe-à-Pitre avec ses compagnons et rejoint Basse-Terre le 8 mai. 

La menace porte sur des libertés vécues depuis 1794. Le retour à l’ordre colonial signifie la remise en cause de droits acquis, de positions militaires et, pour les anciens esclaves, de leur liberté elle-même. Ignace et Delgrès refusent cette perspective. Leur combat s’inscrit dans une mobilisation plus large, portée par des militaires et des habitants qui prennent les armes contre les forces de Richepance.

Les combats de Basse-Terre et la sortie du fort

Ignace participe activement aux affrontements autour de Basse-Terre. Le 12 mai, il mène avec ses officiers Kirwan et Dauphin une contre-attaque dans le secteur de Belost, sans parvenir à repousser les forces adverses. Les résistants se retranchent alors dans le fort Saint-Charles, aujourd’hui fort Delgrès. Le siège et les bombardements rendent leur position de plus en plus difficile à tenir. Le 22 mai, Ignace, Delgrès et leurs compagnons réussissent à quitter le fort.

Leurs itinéraires se séparent alors. Delgrès gagne les hauteurs de Matouba, tandis qu’Ignace remonte la côte de la Basse Terre en direction de Pointe à Pitre. 

Baimbridge : le dernier combat

Après avoir franchi la Rivière Salée, Ignace poursuit sa mobilisation en Grande-Terre. Il rassemble des combattants et se retranche finalement dans la redoute de Baimbridge, dans l’actuelle commune des Abymes.

Les forces du général Gobert, auxquelles participe Magloire Pélage, attaquent sa position. L’affrontement oppose ainsi des hommes qui avaient auparavant servi dans les mêmes forces locales, mais dont les choix politiques et militaires ont divergé. À la fin du mois de mai 1802, la résistance d’Ignace est écrasée. À l'instar de ses compagnons d'armes de Basse Terre, Ignace refuse la capture et se donne la mort avec l'un de ses fils. 

La défaite s’accompagne d’un massacre des combattants et d’exécutions de prisonniers, notamment à Pointe-à-Pitre et à Fouillole. Le deuxième fils d'Ignace sera fusillé à la place de la Victoire. Baimbridge demeure l’un des lieux majeurs de la répression de 1802.

Comme pour Delgrès, la devise « Vivre libre ou mourir » reste associée à son refus de la soumission.

Redonner à Ignace toute sa place

La mémoire de 1802 est souvent dominée par la proclamation de Delgrès et la fin tragique de Matouba. Joseph Ignace appartient pourtant pleinement à cette histoire, depuis la crise politique de 1801 jusqu’aux derniers combats de Baimbridge.

Son parcours rappelle que la résistance ne repose pas sur une seule personnalité. Elle rassemble plusieurs chefs, des soldats, des habitants et des femmes et des hommes dont les noms ont parfois disparu des récits.

Reconnaître la place d’Ignace permet de mieux comprendre cette lutte collective, ses différents foyers et les choix de ceux qui y participent. Son histoire invite aussi à regarder autrement les mots employés pour raconter les événements : derrière les « rebelles » du récit des autorités se trouvent des personnes qui défendent leurs droits et refusent la remise en place d’un système d’oppression.

Sur les traces de Joseph Ignace en Guadeloupe

La statue de Joseph Ignace aux Abymes

Aux Abymes, une statue réalisée par le sculpteur guadeloupéen Jacky Poulier rend hommage à Joseph Ignace. Elle a été inaugurée le 22 mai 1998 à l’initiative du Comité international des peuples noirs et de la municipalité.

Ce monument inscrit sa mémoire dans l’espace public et contribue à lui redonner une place visible parmi les grandes figures de la résistance guadeloupéenne.

Le parcours du patrimoine à Baie-Mahault

À Baie-Mahault, un parcours consacré à Ignace et à ses compagnons permet de découvrir le rôle du territoire dans les événements de 1802.

Le circuit part de la rue du 6 mai 1802, près du centre culturel Gérard Lockel. Il comprend des panneaux historiques et une stèle réalisée par Jacky Poulier, inaugurée en mai 2018. Ce cheminement matérialise symboliquement une partie du passage des résistants. Il donne des clés pour comprendre les lieux traversés et leur place dans les combats.

Baimbridge, un nom chargé d’histoire

Le nom de Baimbridge appartient aujourd’hui au quotidien des Abymes et de l’agglomération pointoise. Il reste aussi celui du dernier combat d’Ignace.

Connaître cette histoire permet de percevoir, derrière un nom de quartier ou d'un lycée, la mémoire d’un affrontement décisif et de ceux qui y ont perdu la vie.

Une mémoire à transmettre

Joseph Ignace incarne le refus de laisser une autorité coloniale défaire les droits acquis. Son engagement donne un visage à la résistance organisée sur la Grande-Terre et rappelle l’ampleur des combats menés en 1802.

Découvrir son parcours, c’est comprendre pourquoi son nom demeure présent dans la mémoire guadeloupéenne. C’est aussi reconnaître que les libertés se construisent dans des luttes, des choix et des rapports de force dont les traces continuent d’habiter les territoires.

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