Lumina Sophie, dite « Surprise »

8 août 2024
Catégorie : Histoire
Temps de lecture estimé : 4 minutes

Une femme dans l’histoire de l’insurrection du Sud

En septembre 1870, une jeune Martiniquaise de 21 ans participe au soulèvement qui secoue le sud de l’île. Enceinte, issue du monde rural et connue sous le surnom de « Surprise », Lumina Sophie fait partie des femmes engagées dans cette révolte contre les injustices de la société coloniale. Arrêtée, condamnée aux travaux forcés à perpétuité puis envoyée en Guyane, elle ne reverra jamais sa Martinique natale.

Son histoire raconte aussi bien le destin d’une femme que les espoirs déçus d’une population : vingt-deux ans après l’abolition de l’esclavage, la liberté acquise n’a pas fait disparaître les inégalités.

Un contexte d'injustice post esclavage

En 1848, l'esclavage est aboli en Martinique, mais les conditions de vie des anciens esclaves restent extrêmement difficiles. Beaucoup continuent à travailler dans les plantations avec des contrats de travail qui les maintiennent finalement dans une forme de précarité et de dépendance.

Malgré l'abolition, les inégalités restent profondes. Dans les campagnes du sud de la Martinique, les tensions sociales et économiques continuent de s'accentuer à la fin du 19ème siècle. En effet les ouvriers agricoles souffrent de conditions de travail abusives et d'un niveau salarial misérable.

Une enfance dans la Martinique de l’après-abolition

Marie-Philomène Roptus, connue comme Lumina Sophie, naît le 5 novembre 1848, sur l’habitation La Broue, au Vauclin. Sa mère, Marie-Sophie, dite Zulma, est une ancienne esclave libérée cette même année. Lumina naît donc libre, dans une société qui commence à peine à sortir de l’esclavage.

Elle grandit dans une famille modeste dans les campagnes du sud où la terre et le travail agricole occupent une place essentielle. Cultivatrice et couturière, elle fréquente donc naturellement les marchés de Rivière-Pilote. Cette vie la met au contact des difficultés des habitants des mornes et des travailleurs des habitations. Elle évolue donc au fil des années dans un contexte de grande pauvreté.

L’abolition a transformé leur statut juridique, mais les rapports de pouvoir restent profondément inégaux. La discrimination raciale et la domination des grands propriétaires continuent de peser sur la société martiniquaise.

L’affaire Lubin, au cœur de la colère populaire

En septembre 1870, l'insurrection du Sud de la Martinique éclate. Il s'agit d'une révolte des travailleurs agricoles qui s'insurgent contre les injustices sociales et économiques. 

Cette révolte populaire prend ses racines en février de la même année avec une altercation qui oppose Léopold Lubin, jeune cultivateur noir, et Augier de Maintenon, récemment nommé fonctionnaire colonial. Le jeune martiniquais refuse de céder le passage à celui qui estime bénéficier d'un privilège. Lubin est violemment désarçonné et battu à coups de cravache par l'employé de l'administration de la marine.

Après avoir réclamé justice en vain, il rend son pareil à son agresseur deux mois plus tard en avril 1870. Cela lui vaut une arrestation et une condamnation de 5 ans au bagne lors de son jugement au mois d'août. Pour une partie de la population, cette différence de traitement révèle une justice qui protège les uns et sanctionne les autres. La demande de sa libération devient un point de ralliement. Un sentiment de révolte parcourt l'île au gré du vent, et en septembre c'est l'insurrection dans le sud de la Martinique.

Septembre 1870 : Lumina rejoint l’insurrection

Lorsque la nouvelle de la proclamation de la Troisième République arrive en Martinique, le 21 septembre 1870, les espoirs d’égalité ravivent la mobilisation. Dès le 22 septembre 1870, le soulèvement gagne les campagnes du sud. Des habitations sont incendiées.

Les femmes occupent et tiennent leur place dans ce mouvement. Leur présence rappelle que les habitantes des campagnes subissent elles aussi les injustices et participent à la résistance. Lumina Sophie fait partie des nombreuses femmes, surnommées les « Pétroleuses », qui s'impliquent activement dans l'insurrection, notamment en incendiant les habitations rencontrées sur leur passage. Elle se distingue par son courage et son leadership. Surnommée "Surprise" pour son caractère imprévisible et son audace, elle devient une des figures centrales du soulèvement. Alors qu’elle est enceinte d’environ deux mois, elle participe notamment à la marche vers l'habitation La Mauny à Rivière Pilote avec les insurgés de Louis Telga.  

La colère vise directement son propriétaire Cléo Codé. Ce dernier fait partie des membres du jury qui ont prononcé la sentence contre Lubin. Ses provocations et ses déclarations sur cette condamnation aggravent les tensions. Il s'était notamment vanté d'avoir fait condamné le "nègre qui avait osé levé la main sur un blanc". Après une traque de deux jours, il est retrouvé et tué. 

Cependant la répression coloniale est brutale et sanglante et le 26 septembre, Lumina comme beaucoup d'autres est arrêtée à Régale, sur l’habitation d’Eugène Lacaille, puis emprisonnée au Fort Desaix. 

Un procès marqué par les préjugés contre une femme insurgée

Au cours de son jugements en 1871, Lumina est décrite par l’accusation comme une femme dangereuse et une meneuse. Les reproches mêlent sa participation aux événements à des jugements sur son comportement : on lui impute notamment une volonté de dominer les hommes. Ces discours montrent combien une femme prenant publiquement part à la révolte heurte l’ordre social de l’époque. 

Le 28 avril 1871, elle accouche à la prison de Fort-de-France d’un garçon, nommé Théodore Lumina par l’administration. L’enfant est séparé d’elle et meurt en prison l’année suivante. Le 8 juin 1871, elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité et est déportée au bagne en Guyane, une sentence particulièrement sévère.

La Guyane, l’exil sans retour

Envoyée au bagne de Saint-Laurent-du-Maroni, Lumina est éloignée de sa famille et de son île. En 1877, elle est contrainte d’épouser un ancien bagnard français, dans le cadre du système de peuplement de la colonie pénitentiaire. Sa condition est tristement et concrètement celle d'une esclavage.

Elle meurt en martyre, dans un état pitoyable et inhumain à Saint-Laurent-du-Maroni le 15 décembre 1879, à seulement 31 ans. Elle aura passé les dernières années de sa vie dans l’univers pénitentiaire, sans retrouver la Martinique.

Héritage, Mémoire et Reconnaissance

Un devoir de mémoire

Pendant longtemps, Lumina Sophie est restée une figure oubliée de l'histoire de la Martinique. Ce n'est qu'à la fin du 20ème siècle que son rôle dans l'insurrection du Sud a été redécouvert et célébré. Les recherches historiques, notamment celles menées par l'historien martiniquais Gilbert Pago, ainsi que le travail des associations et des artistes contribuent à faire connaître son parcours. Elle est aujourd'hui reconnue comme une héroïne de la résistance contre l'oppression post-esclavagiste.

Lumina Sophie incarne la lutte pour la justice sociale et la dignité humaine dans un contexte de grande adversité. Son courage et sa détermination sont devenus des symboles de la résistance martiniquaise face à l'injustice.

Se souvenir de Lumina Sophie, c’est comprendre que l’abolition ne marque pas la fin de toutes les luttes pour l’égalité. C’est aussi reconnaître le rôle des femmes dans l’histoire sociale et politique de la Martinique.

Une place dans la culture

Aujourd'hui, Lumina Sophie occupe une place essentielle dans la mémoire collective et la culture martiniquaise. Elle est régulièrement citée dans les récits et lors les commémorations en Martinique.

En 2003 fut créé le prix Lumina Sophie organisé par les anciens conseils régionaux, conseil généraux, et la DRAC Martinique. Ce concours récompensait les meilleurs scénarii de court métrage (20mn) mettant en valeur l'identité culturelle créole.

Son nom est désormais associé à des établissements, des lieux publics, des œuvres artistiques et aux nombreuses commémorations qui perpétuent le souvenir de son combat. À Rivière-Pilote, un monument la représente aux côtés de Louis Telga et d’Eugène Lacaille. À Fort de France, la tour qui domine la baie et le front de mer porte également son nom. Ailleurs des rues, des salles, des lycées et une marche portent son nom. La Guyane apporte sa contribution également avec le Lycée Lumina Sophie de Saint-Lauent du Maroni. 

Clip musical mettant l'héroïne à l'honneur

Plus d'un siècle après sa disparition, elle demeure l'une des grandes figures de l'histoire de la Martinique et de la résistance face à l'injustice. Son histoire permet aussi de redonner une place aux autres femmes de l’insurrection, dont les noms et les engagements restent moins connus. Elle continue d'inspirer la lutte pour les droits et la justice sociale dans la société martiniquaise contemporaine.

Partager ce sujet : 

© O'Spot alias Outremer Spot 2026 est 💚 fièrement propulsé par Outremer Digital - Tous droits réservés

© O'Spot alias Outremer Spot 2026
est 💚 fièrement propulsé par
Outremer Digital
 Tous droits réservés

linkedin facebook pinterest youtube rss twitter instagram facebook-blank rss-blank linkedin-blank pinterest youtube twitter instagram