Habitation Zévallos
- Maison Coloniale de Zévallos, Le Moule, Guadeloupe
Seul relief remarquable de l'intérieur du cirque de Salazie, le Piton d'Anchaing semble veiller sur les villages et les ravines qui l'entourent. Sa silhouette massive et isolée constitue l'un des repères les plus caractéristiques du cirque. Mais derrière ce paysage se cachent deux histoires intimement liées à celle de La Réunion. La première est inscrite dans la roche et raconte les bouleversements qui ont façonné le massif du Piton des Neiges.
La seconde nous conduit plusieurs siècles en arrière, sur les traces d'Anchaing et Héva, deux figures emblématiques du marronnage réunionnais. Entre géologie, histoire et légende, le Piton d'Anchaing est ainsi bien davantage qu'un sommet dominant Salazie.
À première vue, le Piton d'Anchaing pourrait sembler être simplement l'un des nombreux reliefs que l'érosion a isolés à l'intérieur du cirque. Son histoire géologique est beaucoup plus étonnante. L'étude des couches de lave qui constituent le piton a révélé une anomalie : leur inclinaison ne correspond pas à celle que devraient présenter des coulées restées à leur emplacement d'origine. La raison se trouve plusieurs kilomètres plus haut.
Le Piton d'Anchaing serait en réalité un immense morceau du massif du Gros Morne qui s'est détaché, a glissé puis basculé à l'intérieur du cirque. Cet événement se serait produit il y a un peu moins de 70 000 ans. Le piton constitue ainsi un gigantesque témoin des mouvements de terrain qui ont accompagné la formation et l'évolution des cirques de La Réunion. Depuis, l'érosion poursuit son œuvre autour de lui. Ravines et cours d'eau ont profondément entaillé les terrains environnants, renforçant progressivement son caractère isolé au milieu de Salazie.
Sa position et sa forme trapézoïdale rendent le Piton d'Anchaing facilement reconnaissable depuis de nombreux endroits du cirque. Tout autour, les paysages racontent le travail incessant de l'eau. Les remparts verdoyants sont parcourus de cascades, les ravines découpent profondément le fond du cirque et les plateaux accueillent villages et cultures. Depuis son sommet, le regard peut embrasser une grande partie de cet ensemble. Cette position dominante en faisait également un endroit particulièrement intéressant pour celui qui souhaitait voir arriver quelqu'un de loin sans être facilement rejoint. C'est ici que la géographie rejoint l'histoire du marronnage.
Selon les récits transmis à La Réunion, Anchaing et Héva étaient deux esclaves qui décidèrent de fuir la violence de leur condition. Ils quittèrent les régions habitées de la côte Est et remontèrent la vallée de la Rivière du Mât pour pénétrer dans ce que l'on appelait alors le Cirque de l'Est. Au milieu des montagnes, ils auraient découvert ce piton aux parois escarpées, considéré comme difficilement accessible. L'endroit semblait idéal pour disparaître. Depuis les hauteurs, il était possible de surveiller les alentours et d'apercevoir l'arrivée éventuelle des chasseurs lancés à la poursuite des esclaves marrons.
Anchaing et Héva s'y seraient alors installés avec leurs enfants et y auraient vécu libres pendant plusieurs années. Le piton aurait progressivement pris le nom d'Anchaing.
Comme souvent avec l'histoire des premiers marrons de La Réunion, les documents écrits ne permettent pas de raconter avec certitude la vie d'Anchaing. Mais derrière la légende, les recherches historiques continuent à chercher l'homme. Des travaux pluridisciplinaires récents ont notamment rapproché Anchaing des premiers Malgaches arrivés à Bourbon au XVIIe siècle, dont certains entrèrent très tôt en marronnage. Son nom lui-même pourrait conserver cette origine malgache. Anchain pourrait provenir de An-tsaina, signifiant « chez Saina », Saina étant un nom astrologique malgache.
La tradition en a progressivement fait un chef marron, un patriarche et l'une des grandes figures de la résistance à l'esclavage dans les montagnes de La Réunion. L'histoire et la mémoire orale se rejoignent ainsi sans parvenir à lever entièrement le mystère. Et c'est peut-être précisément ce qui a permis à Anchaing de traverser les siècles.
Même la fin de l'histoire d'Anchaing et Héva demeure incertaine. Plusieurs récits sont parvenus jusqu'à nous. Dans l'un d'eux, Bronchard, célèbre chasseur de marrons, retrouve leur trace et capture la famille. Dans une autre version, Anchaing est tué. Ailleurs encore, il se serait jeté du haut du piton lorsqu'il aperçut son poursuivant. Certains récits racontent également qu'Anchaing, Héva et leurs enfants auraient été ramenés à leur propriétaire avant de retrouver finalement la liberté.
Quelle version est la bonne ? Les siècles ont brouillé les pistes. Mais au fil des générations, l'histoire d'un couple ayant choisi de fuir l'esclavage pour vivre libre dans une montagne réputée inaccessible a progressivement dépassé le destin de deux individus.
Anchaing et Héva sont devenus des figures de la liberté et de la résistance au système esclavagiste.
Au XIXe siècle, le poète réunionnais Auguste Lacaussade contribue à inscrire durablement Anchaing dans la mémoire collective. Dans Les Salaziennes, il fait du marron une figure centrale de son récit et porte un autre regard sur ceux qui avaient fui l'esclavage. L'homme pourchassé devient une figure de résistance. La littérature participe ainsi à la construction d'une véritable mythologie réunionnaise du marronnage, dans laquelle Anchaing et Héva occupent aujourd'hui une place particulière. Le relief lui-même devient alors un lieu de mémoire.
Même l'écriture du nom témoigne de son passage de l'oral à l'écrit. Pendant longtemps, sa transmission s'est essentiellement faite oralement et aucune orthographe unique ne s'est imposée. Les documents historiques et contemporains présentent ainsi de nombreuses variantes : Anchain, Anchaing, Enchaing, Encheine et plusieurs autres formes. Le Parc national de La Réunion recense au moins treize orthographes différentes.
Cette diversité n'est pas anecdotique. Elle rappelle que de nombreux noms associés au marronnage ont été transmis pendant des générations avant d'être fixés sur des cartes ou dans des documents administratifs. Aujourd'hui encore, Piton d'Anchaing et Piton d'Anchain sont couramment utilisés.
Le Piton d'Anchaing peut aujourd'hui être découvert à pied. Un sentier escarpé permet d'en rejoindre les hauteurs et d'accéder à de larges panoramas sur le cirque de Salazie. La montée permet également de prendre conscience de la configuration du lieu : ses pentes, son isolement et sa position dominante rendent beaucoup plus concrète l'histoire transmise autour d'Anchaing et Héva.
Depuis les hauteurs, le regard porte sur les remparts de Salazie, ses cascades, ses villages, ses cultures et les nombreux reliefs qui découpent le cirque. Mais le terrain demande de la prudence. Les fortes pluies caractéristiques de Salazie peuvent rendre les sentiers glissants et accentuer l'instabilité des sols. Les conditions météorologiques et l'état des itinéraires doivent donc être vérifiés avant toute randonnée.
Le Piton d'Anchaing possède enfin une particularité importante dans le classement des paysages de La Réunion. Lors de l'inscription des « Pitons, cirques et remparts de l'île de La Réunion » sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 2010, le Piton d'Anchaing a été intégré au bien en complément du cœur du Parc national. Sa présence souligne la valeur exceptionnelle de ce relief, témoin des phénomènes géologiques qui ont façonné l'île. Mais sa valeur dépasse largement la géologie.
Un morceau du Gros Morne a glissé au cœur de Salazie. Des dizaines de milliers d'années plus tard, les hommes ont donné à cette montagne le nom d'un esclave qui aurait choisi ses hauteurs pour vivre libre. Depuis, l'érosion a continué à modeler le piton et les générations ont continué à raconter l'histoire d'Anchaing et Héva.
La montagne est ainsi devenue à la fois un monument naturel, un repère dans le paysage et un lieu de mémoire du marronnage réunionnais.
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